Le langage comme héritage coopté
Le langage est une « chose empruntée » (borrowed thing), une structure cooptée que nous recevons de nos parents, de nos écoles et de nos communautés sans jamais en interroger les fondations. Cette passivité linguistique n’est pas anodine ; elle masque des hiérarchies de pouvoir et des héritages de subordination qui demandent une déconstruction radicale pour quiconque refuse de n’être qu’un locuteur passif ou une locutrice passive de sa propre existence.
Dominique Christrina, poète et écrivaine, a fait de l’écriture un moyen de se réapproprier le langage, et ce faisant, son identité. En utilisant les mots que l’on souhaite, après en avoir analysé le sens, on peut se nommer, se défendre et se rendre entier.
Le Choc Sémantique : « être ascendant de » ou « descendant de »
Pendant des décennies, Dominique Christina s’était identifiée au terme « descendante d’esclaves » (descendant of slaves), une locution si ancrée dans le lexique historique qu’elle en semblait indiscutable. Le basculement survint à l’écoute d’un reportage sur le Prince Harry, qualifié d’« ascendant d’un roi » (ascendant of a king).
Ce contraste a révélé une vérité brutale sur la directionnalité inhérente aux mots et leur capacité à figer une position sociale :
- Descendant : Être en dessous, venir d’en bas. S’identifier comme « descendante », c’est s’ancrer dans une position de subordination perpétuelle, plus basse que l’esclave même.
- Ascendant : être au-dessus, s’élever au-dessus. Qualifier la royauté d’« ascendance », c’est programmer son élévation par le verbe même.
Ce choc a poussé l’autrice à interroger l’anglais non plus comme une évidence, mais comme un terrain de lutte où « nommer » est un acte d’identification et de création du soi.
Nice ? Ou quand la définition n’est pas la signification
Pour l’essayiste, l’émancipation commence par la volonté de ne plus seulement « croire » savoir ce que l’on dit, mais de « savoir » que l’on sait. Elle opère une distinction capitale entre la définition d’un mot et son sens profond. La définition n’est qu’un commentaire pour elle, une couche de politesse sociale qui peut occulter une racine bien moins avantageuse.

L’exemple du mot « Nice » (agréable/gentil) est ici parlant. Issu du latin nescius, sa racine évoque l’absence de savoir (no science). Si le dictionnaire moderne offre des définitions flatteuses telles que « aimable » ou « poli », Dominique Christina souligne que le sens profond, celui qui est souterrain mais qui peut faire des vagues en surface, demeure « ignorant et en manque de savoir ». Être qualifié de « nice » peut aussi vouloir dire qu’on est « maintenu·e dans une privation de pouvoir et de connaissance.
Refuser d’être « mal nommé·e » exige donc une rupture avec cette ignorance des mots. Comprendre les racines d’un mot, c’est se donner les moyens de rejeter les étiquettes imposées par une culture et une histoire qui utilise les mots parfois pour marginaliser et domestiquer.
Choisir les bons mots, c’est aussi éviter de « mal nommer » (misnamed) et reprendre le contrôle sur la substance même des mots.
Devenir propriétaire de son verbe
En conclusion, posséder pleinement ses mots est, pour Dominique Christina, la condition indispensable pour posséder sa vie et son corps (ownership of lives and limbs). Elle transforme un héritage de silence et de douleur en une résilience brillante. En devenant propriétaire de son verbe, elle s’assure que ses membres et ses expériences lui appartiennent enfin totalement, honorant ainsi la lignée de ceux qui ont survécu pour qu’elle puisse, aujourd’hui, nommer son propre monde.
Chaque mot que nous choisissons d’interroger et de réclamer porte en lui le pouvoir de :
- Distinguer la définition superficielle du sens réel afin de ne plus se laisser « mal nommer » ou définir par les autres.
- Réanimer et redonner chair aux os de nos ancêtres (« reflesh the bones ») pour honorer leur mémoire et leur résilience surnaturelle face à l’histoire.
- Refuser le récit de la soumission pour revendiquer la pleine souveraineté de nos corps, de nos vies et de nos destins.
C’est en substance le message de Dominique Christina. Mais pas seulement. Nous vous invitons à regarder son intervention dans l’ensemble via le lien ci-dessous.





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