Qu’est-ce qu’être arabe ?

Est-ce partager une langue, une culture, une religion spécifique ? « Comment en est-on venu à croire qu’il faudrait nécessairement être musulman pour s’en revendiquer ? » s’interroge Othman El Kachtoul, diplomate, agrégé d’arabe et islamologue.

Pour tenter de répondre à cette vase question, Othman El Kachtoul prend comme point de départ une conversation avec une amie, de confession juive et qui se revendique « arabe ». Il propose ensuite une analyse pour y voir un peu plus clair. Il tisse son récit autour de concepts comme l’islam, l’arabité, et le nationalisme. De fil en aiguille, il apporte un autre regard sur ce que signifie « être arabe » et déconstruit quelques idées reçues. Une lecture passionnante.


Un texte de Othman El Kachtoul, publié sur sa page LinkedIn le 20 juillet 2025. Merci à lui pour l’autorisation qu’il a donnée afin de reproduire son texte ici.

« Un jour, une amie franco-maroco-israélienne, de confession #juive, m’affirma avec une sérénité déconcertante : « Moi, je suis #arabe. » J’acquiesçai sans réserve. Elle parlait arabe, pensait – entre autres – dans cette langue, se projetait à travers ses imaginaires culturels. Sa déclaration, apparemment anodine, agit sur moi comme un déclencheur : qu’est-ce qu’être arabe ? Et comment en est-on venu à croire qu’il faudrait nécessairement être musulman pour s’en revendiquer ?

C’est là une confusion tenace : islamiser l’arabité revient à méconnaître son antériorité historique, son autonomie en tant que configuration #linguistique, culturelle et civilisationnelle. L’arabité n’est ni religieuse par essence ni homogène par nature. Elle ne saurait être subsumée sous une confession particulière, pas plus qu’il ne serait légitime d’arabiser des populations dont l’histoire, les référents et les langues sont autres. Comme le soulignait Muḥammad ʿĀbid al-Ǧābirī, « il n’y a pas de sens à opposer ou fusionner l’#islam et l’arabité dans une relation duale ».

La corrélation entre ces deux notions procède moins d’une réalité fondatrice que d’une construction idéologique, forgée notamment en réaction à la politique de turquisation ottomane. Exiger qu’un calife soit arabe pour garantir l’orthodoxie islamique traduit une confusion entre ancrage ethnique et autorité religieuse. L’islam, en tant que matrice doctrinale, n’est pas une religion ethnique : il est, dès l’origine, voué à l’#universalité. L’arabité, quant à elle, s’ancre dans une histoire culturelle, une mémoire linguistique, une sensibilité partagée.

L’échec du projet panarabe à produire une unité #politique a favorisé l’émergence de formations étatiques cloisonnées. Dès lors, l’idée de superposer les dimensions religieuse et identitaire devient caduque. L’islam s’est constitué dans la diversité des peuples, des langues, des territoires. L’arabité, loin d’un nationalisme, exprime une condition culturelle plurielle. Le #nationalisme, en tant que système idéologique, ne saurait se substituer à une foi ni s’y greffer durablement.

L’ »oumma » islamique, majoritairement non-arabe, ne saurait être une extension de la nation arabe. Elle est par définition plurielle, composée d’un faisceau de peuples, d’histoires et de langues. Pour Sāṭiʿ al-Ḥuṣarī, la nation réside dans la #langue et l’#histoire partagée ; pour Ilīās Murquṣ, elle s’incarne dans les rapports de classes et les dynamiques sociales. Lier arabité et nationalisme, c’est ignorer les fractures : le nationalisme arabe a échoué à intégrer les hétérogénéités ethnoculturelles, les divergences sociales et les structures politiques. Le rêve d’unité s’est dissous dans les réalités communautaires, confessionnelles et localisées. »

( 👇 Le "Pater Noster" en arabe / Une image de Othman El Kachtoul)
(Le « Pater Noster » en arabe / Une image de Othman El Kachtoul, publiée avec son texte sur sa page LinkedIn)
Sur l’auteur

Othman El Kachtoul est diplomate, agrégé d’arabe, ingénieur, docteur en islamologie de l’Université de Strasbourg. Sa thèse de doctorat « Rendez-vous à Dabiq – La théologie apocalyptique du groupe « État islamique » » a reçue en 2020 le premier prix scientifique en catégorie « Thèse » de l’Institut des hautes études de défense nationale (France).

Pour en savoir plus : retrouvez-le sur LinkedIn ou sur Cairn.info

Un article de Othman El Kachtoul, à retrouver sur sa page LinkedIn (20.07.2025)

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