La crise a existé parce qu’elle a été dite

Dans « La crise : les mots pour la dire », publié dans la revue Communication & langages, n°162, en décembre 2009, Pauline Escande-Gauquié, docteure en science du langage, nous propose de plonger dans l’étymologie du terme « crise » et de réfléchir à ce qui le fait exister.

« La crise a existé parce qu’elle a été dite »[1] écrit Pauline Escande-Gauquié dans l’article « La crise : les mots pour la dire », publié dans la revue Communication & langages, n°162, en décembre 2009 et disponible sur le site Cairn.Info. « En étant énoncée dans les discours médiatiques quotidiens, elle a fait voir, croire, sentir, réfléchir, débattre. […] Les discours sur la crise ont ainsi consolidé l’idée de son existence, mystifiant son effet de réel et habitant les consciences. La crise s’incarne dans ce langage performatif qui fait exister ce qu’il énonce. »[2] Le tableau est ainsi posé par l’autrice, également Maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne-Celsa. Les couleurs et les détails dudit tableau sont ensuite livrés au fur et à mesure de son analyse.

L’autrice explique que la crise « […] institue magiquement ce qu’elle dit dans des constats qui s’appuient sur la réalité de la baisse de la consommation, du chômage, etc. Énoncée, la pré-vision de crise devient une pré-diction qui fait advenir ce qu’elle énonce par le fait de l’énoncer, de le pré-voir et de le faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable. Elle crée ainsi une représentation collective qui contribue à la façonner. La crise est alors un savoir partagé par tous, dont l’écoulement médiatique ne fait qu’alimenter davantage la circulation et la valeur coercitive. »[3]

Pour les détails, Pauline Escande-Gauquié nous propose un retour sémantique et lexicologique autour du mot « crise », qui, pour elle « s’impose pour saisir « le pouvoir du mot » et la façon dont il a pu produire et nourrir un imaginaire du « probable ».

Retour sémantique et lexicologique

Le mot crise vient du latin médiéval crisis qui signifie « manifestation grave d’une maladie ». C’est le premier sens du terme, relié au champ médical. La crise comme une poussée, une maladie, qui peut être passagère et qui marque en tout cas une rupture. Elle peut être physique et émotionnelle.

Dans son deuxième sens, le mot crise est lié au champ de l’examen critique et du jugement. On fait référence à un examen passager. Le mot crise employé dans ce contexte nous renvoie à l’idée d’un dysfonctionnement inhérent à un cycle. La crise ferait ainsi partie d’un système qui vit, nous dit l’autrice, et évoque l’idée d’un changement profond.


Après ce retour étymologique, un regard contextuel est posé, et une analyse des usages du terme crise au sein de l’espace social est proposée.

Regard contextuel : de l’usage du mot

Pour cette partie, la docteure en science du langage a analysé un corpus de textes, dont des magazines de presse. Elle explique que crise économique, crise du pouvoir d’achat, crise morale sont « […] des expressions qui ont pour effet cathartique d’identifier clairement le mal afin d’y répondre au mieux et d’y mettre fin »[4].

Le mot crise est aussi « reconfiguré »[5] par l’humain. On y accole une suite, un adjectif, on le transforme. « En transformant le mot lui-même (antonyme, dérivatif), le terme s’éprouve différemment de ce qu’il était à l’origine et se nourrit de ce qu’il découvre à mesure qu’il s’écrit »,[6] analyse l’autrice. Ainsi, « […] la « crisette » correspondrait à une mise en cause passagère. » écrit cette dernière.

Post modernisme et l’altermodernisme : et la crise dans tout ça ?

Contextualiser le terme crise pousse l’autrice à le considérer sous le prisme de ce qu’elle appelle « post modernisme » et « altermodernisme ». Le terme crise serait ainsi mobilisé pour nous faire réfléchir sur l’après : un monde où l’on reprendrait conscience des limites de notre terre. La crise comme critique de la croissance. La crise comme un signal, se conjuguant à « […] un désir de nouer avec une certaine doctrine de rationalité ».

Elle souligne que « le corpus de la presse magazine renvoie essentiellement à l’idée d’une « crisette » qui correspondrait à une mise en cause passagère pour laquelle il faudrait chercher des solutions en dehors de l’économique et du politique. »[7]

Matière à réflexion : la nature perfomative du mot

Si le sens étymologique du mot « crise » est double, à la fois poussée, manifestation d’une maladie ; et dysfonctionnement, qui marque un changement profond, il existe une constante : le simple fait de prononcer ce mot, c’est déjà le faire exister. Entré en scène, le mot peut ensuite être déguisé d’adjectifs, de superlatifs et autres descriptifs, qui lui donne un rôle bien défini.

Comment les médias, les politiques, les économistes, les philosophes, le grand public ou tout autre acteur et actrice emploient-ils ou elles ce terme ? Dans quel contexte et pour transmettre quel message ?

À partir de quand un mot, répété, est-il mystifié, pour reprendre un terme de Pauline Escande-Gauquié ? À partir de quand habite-il les consciences et façonne-t-il les représentations collectives ? C’est à ces questions qu’invite la docteure en science du langage, après un retour sémantique et lexicologique du mot et y avoir posé un regard contextuel.

Comme le dit la locution latine « Uti, non abuti » – user, non abuser.

Pour y réfléchir, et prendre un peu de recul, nous vous conseillons vivement la lecture du texte de Pauline Escande-Gauquié, disponible en cliquant ci-dessous.

Article complet à retrouver sur le site de Cairn.Info

Sur Pauline Escande-Gauquié

Docteure en Sciences du langage, option « Sémiologie ». Maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne-Celsa, elle est membre du laboratoire Gripic où elle participe notamment aux travaux de l’équipe sur les Circulations sémiotiques. » (présentation reprise du site Cairn.Info, le 16.06.2025)


[1] « La crise : les mots pour la dire », de Pauline Escande-Gauquié, publié dans la revue Communication & langages, n°162 (décembre 2009, p.67

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Ibid, p.71.

[5] Idem.

[6] Idem.

[7] Résumé de l’article, disponible sur Cairn.Info, https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2009-4-page-67?lang=fr&tab=resume, visité le 16.06.2025.

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