Nous partageons ici une réflexion, parmi d’autres, sur ces termes. Cette réflexion a été entendue au travers de l’émission « Le califat, la fin d’une utopie », diffusée le 5 janvier 2025, dans le cadre du programme Question d’Islam, sur Radio France. Nous avons retranscrit ci-dessous le passage qui concerne cette discussion, entre le producteur Ghaleb Bencheikh et son invité Haoues Seniguer.
En savoir plus sur l’émission
Question d’islam ? Par Ghaleb Bencheikh. Une émission essentielle pour appréhender l’islam dans toutes ses dimensions. Proposée par Radio France.
« Le califat, la fin d’une utopie », diffusée le 5 janvier 2025 sur Radio France (France culture). Retrouvez toute l’émission de Question d’islam en podcast sur leur site.
Une émission présentée par Ghaleb Bencheikh, islamologue, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’émission « Questions d’islam », le dimanche de 7h05 à 8h sur France Culture.
Avec comme invité Haoues Seniguer, maître de conférences en science politique à Sciences Po Lyon, chercheur au laboratoire Triangle.
Retranscription d’un passage de l’émission radio (dès la 3e minute)
Ghaleb Bencheikh : « Qu’est-ce que vous entendez par islamisme et intégralisme ? »
Haoues Seniguer :« Je rappellerai plus précisément les trois chercheurs qui ont mobilisé ce concept ou cette notion d’intégralisme. Il s’agit d’Émile Poulat, historien et sociologue. De Jean-Marie Mayeur et de Jean-Marie Donegani, qui utilisent chacun ce concept, qui s’appuie principalement sur un autre terme, beaucoup plus péjoratif, qui est celui d’intégrisme.
L’intégrisme est une catégorie qui a été mobilisée autrefois par les catholiques libéraux, plutôt ouverts sur la modernité, pour qualifier les chrétiens, et les catholiques notamment, hostiles à [la] modernité et qui s’inscrivaient davantage dans une vision traditionaliste.
Alors, que signifie le terme « intégraliste » ? Pour faire très simple, très schématique, sans perdre de vue la nécessaire rigueur, il s’agit de l’idée que la religion a quelque chose à dire en privé et en public. Et surtout que la religion a une vocation de régulation sociale ou de régulateur social. En d’autres termes : l’État s’appuie sur les ressources symboliques de la religion pour christianiser, pour judaïser, pour islamiser.
Et c’est de ce point de vue là que je suis parti pour dé-exceptionnaliser le rapport à l’islam. Il n’est pas question de faire de l’islam ou de l’islamisme une exception, c’est un objet de savoir, c’est un objet de connaissance, c’est aussi un objet de culte, de révérence pour les croyants. Mais nous ne devons pas perdre de vue une nécessaire et rigoureuse définition.
En d’autres termes, le vocable ou la notion, le concept d’intégralisme, au sujet de l’islam, me permet de rappeler que, pour les tenants de cet islam « intégral », qu’on appelle communément « les islamistes » […], l’islam n’est pas qu’une affaire privée. C’est une affaire publique. Et l’État, notamment dans les sociétés majoritairement musulmanes, doit pouvoir s’appuyer sur ces ressources symboliques pour ramener à une croyance intégrale, ou une croyance plus ostensible, plus ostentatoire, les musulmans, qui peuvent être musulmans différemment. Et l’islamisme est donc un intégralisme, qui ressemble peu ou prou à d’autres formes d’intégralisme religieux.
[…] L’intégralisme ne dit rien des modes d’action des acteurs qui s’inscrivent dans ce courant intégraliste, islamique, musulman ou islamiste. Ces modes d’action peuvent être pacifiques. Mais ils peuvent être violents. Cela dépend des contextes et des acteurs. »
Ghaleb Bencheikh : « […] Comment appréhendez-vous […] l’islamisme, au carrefour de la philosophie des sciences politiques et de l’islamologie savante, pour déconstruire le concept ? Parce qu’on ne sait plus ce qu’il y a derrière le vocable…
[…] Un mot ne dit pas la diversité des pratiques ou des comportements des acteurs que l’on désigne par la notion, le vocable d’islamistes.
Haoues Seniguer
Haoues Seniguer : « […] Un mot ne dit pas la diversité des pratiques ou des comportements des acteurs que l’on désigne par la notion, le vocable d’islamiste. Quand on dit islamistes, on renvoie dans la réalité à des acteurs qui considèrent que la religion est une affaire privée et publique, comme on l’a dit toute à l’heure. Que la religion est un moyen de gouvernement des hommes, et des âmes. Mais ça ne nous renseigne pas davantage sur la manière dont procèdent ces acteurs en fonction des contextes dans lesquels ils évoluent. Et la philosophie Wittgenstein nous permet de nous défier de ce qu’il appelle le substantialisme, ou l’essentialisme, on dirait. Chercher l’uniforme derrière un même mot. Quand on dit « islamisme », on a l’impression que c’est un ensemble homogène. Et on s’y perd, en effet, et vous faites très bien de le rappeler dans la question. On s’y perd parce qu’on ne sait plus exactement où s’arrête l’islam et on commence l’islamisme.
Au cours du 19e siècle ou même au début du 20e siècle, des auteurs comme Louis Massignon, 20e siècle, ou Henri Bergson, le philosophe, qui, dans [son ouvrage] « Les deux sources de la morale et de la religion », utilisent le terme islamisme comme synonyme de la religion musulmane, de l’islam ! (S’exclame Haoues Seniguer).
Ghaleb Bencheikh : « Et même si on remonte à Roger Caratini, l’encyclopédiste dans les années 90 encore, […] le génie de l’islamisme, pour faire pendant au Génie du Christianisme de Châteaubriand, le génie de l’islamisme c’est la tradition religieuse islamique et la civilisation qu’elle sous-tend.. »
Haoues Seniguer : « C’est ça. Et même Jean-François Clément dans la revue Esprit avait accordé une attention redoubler au terme islamisme, qui signifiait davantage à ce moment-là, ou à partir de ce moment-là, des mouvements politiques ou religieux, ou des mouvements qui s’inspirent ou qui s’inspiraient de la religion pour gouverner, ou avec des prétentions politiques. Mais ça, c’est la définition la plus simple, et à mon avis, elle est simpliste, cette définition qui consiste à dire que l’islamisme, c’est le la confusion entre le politique et le religieux. Oui, mais ce n’est pas suffisant.
Vous pouvez être musulman ou croyant dévot et vous intéressez à la politique : ça ne fait pas de vous pour autant un militant islamiste
Haoues Seniguer
Puisque vous pouvez être musulman ou croyant dévot et vous intéressez à la politique : ça ne fait pas de vous pour autant un militant islamiste, d’autant plus que islamisme revêt une dimension péjorative. Généralement on assimile l’islamiste au terroriste. Et d’ailleurs, aujourd’hui, les acteurs qui ont un héritage islamiste refusent ce terme parce qu’ils estiment qu’il est confus et qu’il peut prêter à confusion. Des acteurs qui peuvent être légalistes, certes islamistes, mais légalistes, se voient renvoyer au terrorisme.
Ce terme est devenu très péjoratif, alors que, scientifiquement, je l’utilise. Tout simplement parce que les acteurs eux-mêmes l’utilisent en langue arabe. En langue arabe, on parle d’islami ou d’islamyoun au pluriel. Et les acteurs islamistes sont ceux-là mêmes qui distinguent le croyant ordinaire, al Muslim (le musulman) : quelqu’un qui pratique sa foi de façon privée, éventuellement publiquement, mais qui ne participe pas d’une action politique ; [d’avec] les islami, donc l’islamique, on dirait, ou l’islamyoun (au pluriel) : ceux qui vont au-delà de la pratique privée, au-delà de la simple considération ritualiste et qui estiment au contraire [qu’il] ne suffit pas de pratiquer sa religion, encore faut-il s’engager dans une association, dans une organisation, dans un parti politique pour faire vivre publiquement la religion. Et à ce moment-là on gagne en précision.
J’ajouterai pour terminer provisoirement que, pour être encore plus efficient dans l’analyse, nous devons ajouter qu’il peut y avoir des islamistes violents à qui usent de moyens illégaux, de moyens terroristes pour arriver à leur fin, et des islamistes légalistes. En d’autres termes, des islamistes qui participent du jeu politique officiel et qui usent de moyens pacifiques pour parvenir alors à la fin.







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