L’antisémitisme: le sens du mot

Employé par les journalistes, les politiciens et le grand public en général, il est au cœur de notre Histoire et de l’actualité. Se pencher sur son origine étymologique est alors d’autant plus important et intéressant.

Employé par les journalistes, les politiciens et le grand public en général, il est au cœur de notre Histoire et de l’actualité. Se pencher sur son origine étymologique est alors d’autant plus important et intéressant. Retour aux sources de ce terme, rencontre des peuples « sémites » et point de situation sur son usage courant.

Aux origines du mot « antisémitisme »

Du point de vue purement étymologique, ce terme est composé du préfixe « anti- », du nom (avec la majuscule) ou de l’adjectif (avec la minuscule) « sémite » et du suffixe « -isme ».

Commençons par le préfixe et le suffixe.

  • anti- vient du grec, « qui est en face », et, par extension, « qui est opposé, contraire », selon le dictionnaire actuel (9e édition) de l’Académie française ;
  • isme se rapporte à une doctrine, théorie ou pratique distincte. « Il entre dans la composition de mots désignant des courants de pensée philosophiques ou politiques » selon l’Académie française toujours.

Quant au nom « Sémite » (aussi un adjectif avec une minuscule) :

  • il est dérivé de « Sem, nom du fils aîné de Noé dans la Genèse, lui-même emprunté, par l’intermédiaire du latin Sem et du grec Sêm, de l’hébreu Shem », selon l’Académie française.
  • Sémite a ensuite été utilisé pour désigner« […des] populations originaires du Proche et du Moyen-Orient, dont le principal caractère commun est l’usage d’une langue appartenant à la famille des langues sémitiques. Les peuples sémites, qui regroupaient notamment dans l’Antiquité les Assyriens, les Araméens, les Cananéens, les Hébreux, les Moabites, les Phéniciens, désignent aujourd’hui les Juifs et les Arabes. » (Académie française)
  • À en croire cet article de Jeune Afrique1, les Sémites étaient « […] tout un ensemble de peuples qui, dans le courant du IIIe millénaire avant Jésus-Christ, émigrèrent de la péninsule Arabique vers la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, puis, vers 700 avant Jésus-Christ, vers la corne de l’Afrique. […] Les Sémites donnèrent naissance à des alphabets et à des dialectes qui se répandirent dans toute la Méditerranée orientale, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord-Ouest. »[i]

Le mot « antisémitisme » fait donc référence, selon sa pure construction étymologique (et pour faire court), à une doctrine, une théorie ou une pensée qui s’oppose aux peuples originaires du Proche et du Moyen-Orient qui ont en commun une langue issue des langues sémitiques. En somme, il s’agit de racisme à l’égard des peuples sémites, qu’on nomme aujourd’hui (pour résumer et généraliser) les communautés juives et arabes.

Une interprétation dite « abusive »

Cependant, ce n’est pas tout à fait ce sens qui a été retenu au fil de l’Histoire.

A ce propos, l’Académie française ajoute sous la définition de « Sémite », que ce terme peut abusivement faire référence à Juif, israélite. « Abusivement » signifie ici « qu’on emploie de façon impropre », c’est-à-dire qu’on tire une interprétation non conforme du mot au regard de son sens premier, et ce indépendamment du contexte dans lequel il est utilisé.

Cette notion fait référence à l’évolution sémantique du terme qui, au fil de l’Histoire, va revêtir une autre signification que l’originale et être employé pour décrire spécifiquement le racisme envers les Juifs.

Et ce serait au journaliste allemand Wilhelm Marr que nous devrions cette interprétation dite « abusive » dans le jargon. Il aurait proposé, en 1879, l’emploi du mot antisémitisme «  […] en remplacement du mot Judenhass qui désigne la haine des Juifs »[ii], selon le média de l’Histoire en ligne Hérodote2.

Il faut toutefois attendre 1935 pour que l’Académie française intègre le mot « antisémitisme » à son dictionnaire. Elle en donne alors la définition succincte suivante : « Lutte contre les Juifs », qu’elle étoffera dans la version ultérieure du dictionnaire (9e et actuelle édition) : « Racisme dirigé contre les Juifs et tout ce qui est perçu comme juif. »

Le Robert décrit aujourd’hui l’antisémitisme comme une « Hostilité contre les Juifs ; [un] racisme dirigé contre les Juifs. »

L’Encyclopédie du Larousse donne quant à elle cette définition : « Doctrine ou attitude systématique de ceux qui sont hostiles aux Juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires. » L’Encyclopédie va plus loin en émettant une critique du mot et, reprenant l’idée de Pierre-André Taguieff (La nouvelle judéophobie, 2002) propose d’en utiliser un autre : « Depuis quelques années, ce terme […] est considéré comme ambigu : il sous-entend une « race inférieure » et on lui préfère le mot de « judéophobie », qu’il convient de distinguer d’« antisionisme » et d’« israélophobie ». »

Les Sémites : la langue comme point commun

Si on revient à la racine du terme, l’« antisémitisme » devrait se rapporter au racisme à l’égard des peuples sémitiques, qui dans nos temps modernes font référence aux peuples juifs et arabes (et qui dans l’Antiquité incluaient autant les peuples assyriens, araméens, cananéens, hébreux, moabites et phéniciens). Dans son usage courant toutefois, c’est une interprétation abusive qui l’emporte : racisme à l’égard du peuple juif (uniquement). On assimile ce faisant un groupe linguistique (multiethnique) à une catégorie ethnique (les Juifs) et on omet la diversité des peuples « sémites » pour les réduire au seul peuple juif.  

Ou comment une interprétation peut soudain s’imposer dans l’Histoire, indépendamment du sens intrinsèque du mot.

Faut-il adapter notre vocabulaire?

Même si les trois dictionnaires proposés par l’Académie française, Le Larousse et Le Robert (voir ci-dessous, sous « Autres ressources») définissent aujourd’hui l’antisémitisme comme un racisme contre les Juifs, la question se pose. Est-ce qu’il serait, par exemple, pertinent de remplacer le terme « antisémitisme » par celui de « judéophobie », comme le suggère Pierre-André Taguieff ?

Au-delà de redonner sa signification première au terme « antisémitisme », ce changement de mot serait-il favorable à la lutte contre le racisme qui touche la population juive ? Permettrait-il une nouvelle perception du racisme dirigé contre les autres communautés « sémites », à savoir aujourd’hui les populations arabes ?

Autant de questions qui nécessiteraient de tenter cette aventure linguistique et sociétale. Et d’étudier le sens du terme « judéophobie » (ce que nous ferons peut-être dans un prochain article).


  1. « Qui sont les Sémites ? », article de Jeune Afrique, publié le 27 avril 2004, consulté le 5 février 2024, https://www.jeuneafrique.com/70388/archives-thematique/qui-sont-les-s-mites/ ↩︎
  2. « Le dictionnaire de l’Histoire – antisémitisme, antijudaïsme », Herodote.net, consulté le 5 février 2024, https://www.herodote.net/antisemitisme_antijudaisme-mot-323.php ↩︎

Autre ressources :

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